Joseph E. Nehmé

Avocat à la cour

Membre du Conseil Exécutif de la Ligue Maronite

 

“L’excès du langage est un procédé coutumier à celui qui veut faire diversion”

L’Abeille et l’Architecte – François Mitterrand

 

Plus que jamais, depuis la triste ère syrienne, les sujets politiques, réactogènes pour la plupart, qui surgissent subito au débat public sont à de très rares exceptions près, des sujets de diversion. Pour peu qu’ils s’inscrivent dans la vision stratégique que la famille politique du pays est supposée affiner en harmonie avec les principes généraux de la république et les besoins de la Cité et du citoyen, les objectifs de leurs initiateurs sont pour le moins perfides et sournois.  Pour rappel il en a été ainsi de la stratégie de défense, de la politique de distanciation, de la démocratie dite consensuelle, des quorums et des majorités de vote de l’Assemblée nationale, de la loi des séries des grades et des salaires, des quotas de participation au pouvoir exécutif, du « droit » sacré du Candidat Soleil dit fort à l’éligibilité exclusive à la première magistrature, de la loi électorale endémique mais toujours inique et très souvent anticonstitutionnelle dans ses multiples épisodes, et j’en passe…

Tous ces sujets, comme bien d’autres, ont autant été des sujets de diversion qu’infailliblement aussi et surtout des sujets d’inexorables dissensions. Le vécu a largement prouvé que non seulement ils ont « réussi » à voiler la duperie et à noyer le poisson mais surtout à fragmenter de plus en plus et à démembrer la fratrie de la maison libanaise. Aujourd’hui, celle-ci n’a plus rien à envier à Babel et à ses cupides et non moins vaniteux habitants, voués par l’Éternel aux gémonies.

Dans l’immédiate foulée de la consternante tartuferie des élections législatives, présumées typiques d’une prétendue Démocratie désormais barytonnée en notes discordantes, le très lourd dossier des migrants syriens resurgit brusquement alors même que les résultats officiels n’avaient pas encore été annoncés. Il est accompagné de la loi dite 10 syrienne et, en garniture, une immonde macédoine composée de l’implantation des réfugiés palestiniens, d’un décret spécial de naturalisation incongru dont les majeurs bénéficiaires sont des repris de justice et des malfrats patentés, germé en catimini en grossesse extra-utérine et accouché prématurément, le tout, sur fond de rapatriement d’une première fournée de quelques trois mille cinq cents migrants syriens. Le fond du décor n’est pas rien moins ubuesque : un Saad Hariri plébiscité par les nouveaux-quasi-128 récurrents à une majorité voulue confortable mais qui, paradoxalement, augure d’un blocage dans la formation du prochain cabinet qui risque de perdurer.

L’on est largement en droit (et en devoir) de s’interroger sur les raisons du timing comme sur l’objectif et le minutage du lancement d’une telle bombe à fragmentations mortelles alors que le parti de Dieu régnant, ses acolytes en play-back, crient, comble de paradoxe, à l’urgence de remédier à  l’économie et à la réforme comme premiers objectifs de son action au sein des institutions qu’il vient juste de conquérir. Pour le moment, la résistance et son arsenal sacro-saint sont mis en curieuse sourdine. S’agit-il encore du jeu vicieux de la diversion ou bien de l’annonce de la table des matières des prochains chapitres de ce qui reste du mandat, ou bien des deux ?

Toujours est-il que le dossier épineux des migrants syriens ne devrait et ne saurait point être approché au niveau local, lui déjà sévèrement métastasé par une très large caste politique qui ne fait plus que dans la prévarication et le brigandage notoires et avérés. Dans l’histoire honteuse des migrations massives des populations, aucun État, aussi puissant, souverain et économiquement nanti fut-il, n’a été capable de contenir et de solutionner à lui seul les problèmes des déplacements massifs. Que dire alors de ce Liban, verticalement fragmenté, socialement scindé et économiquement en état de coma et de mort clinique ? À l’instar des déplacés de Géorgie et de Moussol, le concours de la communauté internationale, en l’occurrence les Nations Unies et le Conseil de sécurité est plus que jamais impératif et incontournable.

D’ailleurs, les droits des migrants et le recours à des politiques migratoires adaptées avaient été évoqués dans les Objectifs de développement durable (ODD) adoptés à l’unanimité par les Nations unies en 2015. Elles avaient recensé près de quatre cent millions de déplacés dans le monde. En 2018 la même instance dans son dernier rapport parle d’un demi-milliard. Plus tard, le 19 septembre 2016, l’Assemblée générale de l’instance précitée a adopté à l’unanimité la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants qui a « réaffirmé l’importance du régime international applicable aux réfugiés et préconisé un vaste éventail d’engagements pris par les États membres qui visent à renforcer et à améliorer les mécanismes de protection des personnes qui se déplacent ». Deux nouveaux pactes mondiaux ont suivi en 2018 : un pacte mondial sur les réfugiés et un pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Dans ses considérants, les États Membres ont proclamé leur responsabilité partagée et soulignée, et affirmé  leur obligation de respecter pleinement les droits fondamentaux des réfugiés. Ils ont également convenu des éléments fondamentaux d’un Cadre global d’action pour les réfugiés et décidé d’œuvrer en vue de l’adoption d’un pacte mondial sur les réfugiés  et d’un pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières.

Il est donc grand temps de renoncer aux discours de diversion et de la langue de bois de nos politicailleurs car l’heure n’est plus aux jeux pervers et malsains. De l’Histoire du pays du Cèdre, le péril d’une mutation morphologique de son identité n’a jamais été autant omniprésent. Aussi, le Liban officiel et civil dans toutes ses composantes, citoyens de tous bords et confessions, est-il appelé pour raison d’État à sortir de sa léthargie et mener sa bataille existentielle. Celle-ci doit commencer par une action (« millionième » ? et pourquoi pas donc !!) soutenue et inlassable de sensibilisation de la communauté internationale et de l’Union Européenne afin de contraindre les Nations-Unies et le Conseil de sécurité à adopter une Résolution placée sous le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies aux termes de laquelle ils mettraient sous leur tutelle exclusive le dossier des migrants syriens au Liban avec tous ses tenants et aboutissants.

Pour les obsessionnels de la souveraineté du Liban qui hurleraient à sa violation, les raisons d’un tel recours sont pléthores. Nous leur rappelons par anticipation qu’elles sont humaines en premier, militaires, sécuritaires, économiques et financières, juridiques et judiciaires, ce qui de toute évidence n’est pas le point fort de nos institutions. Rien moins que le dossier des Libanais détenus dans les geôles syriennes à ce jour sans toujours le moindre indice, est un exemple timide que ces « souverainistes » se garderaient de se le rappeler.

Sans rentrer dans l’argumentation, l’on poserait certaines questions basiques rien qu’à titre indicatif. Qui est donc l’instance libanaise en mesure de recenser les migrants et leurs familles (nouveau-nés compris) et de les trier selon leur allégeance aux forces syriennes antagonistes ? De s’assurer de leur « dossier sécuritaire » d’une manière impartialité et transparente et de les filtrer ? De délimiter les régions dites sûres en Syrie qui se trouvent sous le contrôle de chacune des parties au conflit et de veiller à leur sécurité? De négocier avec le gouvernement syrien quand bien-même l’on hurle à cor et à cri une bien curieuse politique de distanciation pour le moins incongrue ? De contrôler les frontières afin de sécuriser leur rapatriement dans les zones sûres de leur pays d’accueil ? De leur aménager des camps d’accueil équipées pour les loger temporairement, assurer leur protection, leur fournir les nécessités de vie digne et leur trouver des emplois en attendant la reconstruction de leurs maisons ?

Pour reconnaissants que les Libanais se doivent être  à Angela Merkel pour avoir visité le Liban à la tête d’une délégation imposante, son sac de marque lesté d’un bon demi-milliard de billets verts destiné à monnayer le pernicieux statu quo, il leur est tout aussi évident qu’elle n’est point venue magnifier leur sacramentaire sens de l’humain et de l’hospitalité non plus que compatir avec la double misère des migrants syriens. Madame Merkel, en apparence si concernée et inquiète de la précarité de notre pays, aurait mieux fait de remplacer son déplacement onéreux par une simple déclaration annonçant la décision de son gouvernement d’entreprendre une action soutenue auprès des Nations Unies une dans le sens précité accompagnée d’une campagne similaire auprès du parlement européen.

En limitant les pourparlers officiels avec la Chancelière allemande à la seule nécessité de soutenir l’économie nationale déjà largement gangrenée et à l’urgence de trouver des possibilités d’emplois afin de pourvoir aux contraintes financières des migrants syriens dans un pays en état de mort clinique avancée, le Liban officiel dans l’humiliante discordance de ses positions divergentes est lamentablement passé à côté de la plaque.