le centenaire du génocide arménien

 le centenaire du génocide la grande famine

DR JOSEPH KREIKER
Membre du conseil exécutif de la Ligue maronite

Le Liban devenu pays du fanatisme et de la haine, ne l’oublions pas, a été et sera toujours, aussi, pays de la fierté culturelle et du vivre-ensemble ; nous sommes les héritiers des grands penseurs de ce monde ancien et moderne, le pays de Gibran Khalil Gibran, Amin Maalouf, Fayrouz, Sabah, Shakira, Wadih el-Safi, Peter Medawar, Michael Debakey etc. Un pays qui a donné naissance à des hommes qui ont façonné l’histoire de l’humanité. Un pays où foisonnent les intellectuels, les penseurs, les scientifiques, les élites autochtones et les émigrés ; il est dommage que cet héritage soit bradé par les politiques .

En fait, le Liban a toujours été un pays d’accueil de tous les peuples opprimés et victimes de génocide et de cruauté. Arméniens, Palestiniens, Syriens, Irakiens, et j’en oublie peut-être d’autres. Voilà la spirale internationale, régionale et locale de la violence qui continue de catapulter sur notre sol des êtres en perdition et d’éjecter nos compatriotes en dehors du pays. Notre histoire jalonnée par des épisodes de guerre, de violence et de brutalité est entrecoupée par des périodes d’accalmie. Et aujourd’hui jaillit le souvenir d’un génocide méconnu, oublié et occulté. De 1915 à 1918, une famine majeure a frappé la population du Mont-Liban à majorité maronite. Le bilan de ce drame est de 150 000 à 200 000 morts. Un drame dont la responsabilité est multi-partagée : blocus maritime des forces alliées, notamment britanniques, blocus terrestre imposé par les Turcs de Jamal Pacha, appâts de gains de Libanais sans scrupules et enfin les quelques sauterelles qui ont ravagé toutes les récoltes. Quel hasard : des hommes et des sauterelles complices de génocide ! Des sauterelles accusées de génocide par certains esprits lumineux.

Ce siège ottoman terrestre hermétique inviolable interdisait l’entrée des denrées alimentaires et provoquait la mort lente atroce et certaine des habitants du Mont-Liban. Les Turcs ont défait les institutions administratives locales. Ils ont affamé la population durant trois ans et causé le décès du tiers des habitants de la montagne qui périrent d’une mort silencieuse, progressive, sans canon ni fusil ; un autre tiers des Libanais a pris les chemins de l’exode et le dernier tiers constitue le bastion des rescapés qui ont résisté aux affres de la faim jusqu’à la levée du siège. Nous sommes aujourd’hui en quelque sorte les descendants de ces rescapés. Un génocide passé sous silence et sans réclamation de reconnaissance et d’indemnisations. Les corps amaigris, décharnés, squelettiques, pourris qui périssent lentement et sûrement sous le regard impuissant des leurs n’ont pas ébranlé outre mesure les consciences. Aujourd’hui, ces chrétiens d’Orient, de Syrie, d’Irak, de Libye, d’Éthiopie sont menacés d’un génocide qui ne veut pas encore dire son nom, mais qui revêt un autre style, par balle, décapitation, noyade en pleine Méditerranée. En 1915, ces mêmes Turcs coupaient la tête des Arméniens de Turquie et des orphelins arméniens d’Aïntoura ; mille orphelins périrent au village de Aïntoura tués par les hommes de Jamal pacha. Hier, on célébrait avec une profonde dignité dans l’émotion et la tristesse la mémoire de ces victimes innocentes qui moururent de manière cruelle aux mains de la soldatesque de l’Empire ottoman. Un émouvant témoignage de cette barbarie a été présenté par le père Semaan Gemayel, le député Neemtallah Abi Nasr et le député Hagop Pakradounian au collège Saint-Joseph de Aïntoura.

Les Arméniens ont été les victimes d’un génocide dont l’historicité est confirmée, entraînant l’extermination brutale et ciblée d’un million cinq cent mille Arméniens. Un génocide qui, malheureusement, fait toujours l’objet du déni des autorités turques et certains esprits malveillants; une folie génocidaire qui a poussé des millions d’Arméniens à l’exode, et des milliers de femmes et d’enfants à l’asservissement et l’esclavage. Hier, on entendait haut et fort la voix de sa Sainteté le pape qui dénonçait ce crime contre l’humanité. Sourdes oreilles. Un génocide resté impuni ; il est primordial que les nations reconnaissent les fautes commises ; cela éclaire le passé et aide probablement à ce que cela ne se renouvelle pas. Si ce génocide avait été sanctionné par les instances internationales, il est possible que le génocide des Juifs n’aurait pas eu lieu. Je dis cela en sachant que les sanctions contre les Allemands n’ont pas empêché le génocide du Rwanda. Des lois de Nuremberg de 1935 interdisant aux Juifs d’exercer certains emplois à la Nuit de cristal de novembre 1938 au cours de laquelle des Juifs sont assassinés, à septembre 1939 quand les ghettos juifs sont créés dans les grandes villes de Pologne, dont Varsovie, à 1942 qui a vu se mettre en place l’extermination systématique des Juifs et des Tziganes considérés par les nazis comme des sous-hommes à déporter dans les camps de la mort. Un génocide tuant 6 millions de Juifs et 240 000 Tziganes. L’histoire ne s’arrête pas là ; les hommes ne sont pas fatigués de tuer encore et encore. Dans les années 1990, une guerre civile secoue le Rwanda, un pays d’Afrique centrale. Un conflit sanglant qui oppose le gouvernement des hutus au Front patriotique rwandais (FPR) tutsi. Le premier octobre, 1990 les autorités rwandaises, pour se défendre contre l’insurrection armée du FPR, menée à partir de l’Ouganda, décidèrent d’exterminer tous les tutsis du pays. 800 000 Rwandais, en majorité des tutsis, sont morts durant les trois mois. Un génocide rapide de cent jours. Vite fait. Les hommes, c’est ça les hommes, sont des sauvages ;

ils tuent et nient ; certains leaders abjects qualifient la Shoah de « détail de l’histoire », la malveillance des autorités turques conteste la réalité du génocide arménien. Qui parle aujourd’hui des Tziganes ? Des Palestiniens assassinés, bombardés en masse, pourchassés de leur terre et poussés à l’exode ?

De génocides en génocides, les hommes, les enfants et les femmes ne savent plus à quel dieu se vouer. Dieu est-il arménien, juif, musulman, chrétien ?

Je ne sais plus tellement ;

les hommes se le disputent. La lâcheté du silence, l’indifférence, l’inaction et le déni m’indignent et m’effraient bien plus que tous les extrémismes. Je m’interroge sur la valeur de la création au sein de l’Onu d’une Journée internationale de la méditation et du souvenir des génocides du XXe siècle. Les consciences pourraient peut-être bouger et freiner tant soit peu les prochains génocides du XXIe siècle. Qui seront plus meurtriers !

L’Orient le Jour  –  25/04/2015