TRIBUNE

Samir ABILLAMA | OLJ

Sans ordre et sans chronologie, après les attentats, la récession rampante, les réfugiés par millions, la vacance de la présidence de la République, un Parlement en reconduction et en vacances, la poubelle dans les rues, le chômage, la crise des institutions, le gouvernement qui vacille, la corruption érigée en hymne national, les camps palestiniens du désespoir, Daech à deux heures en voiture de Beyrouth, une justice humiliée, une perte de repères et de perspectives, après tout cela, que peut encore arriver de pire au Liban ? Le pire réside dans la démission du gouvernement et la vacance des pouvoirs institutionnels.
Je ne suis pas contre la contestation populaire, bien au contraire, et si j’avais les jambes de mes vingt ans j’aurais été parmi ces jeunes, place des Martyrs, pour réclamer tout haut maintes reformes urgentes et nécessaires. Je comprends bien que la foule commet beaucoup d’injustices, et que bien des ministres attaqués font état de boucs émissaires, mais peut-on vraiment blâmer un peuple oublié durant plus de quarante ans et qui d’un coup se réveille et réclame ce qu’il a négligé de réclamer depuis si longtemps : ses droits.
Mais le discours de cette foule doit devenir rapidement plus ciblé et plus clair. À ces jeunes que je rejoins par le cœur, des étapes majeures s’imposent dans leur revendication. Une élection présidentielle d’abord dans le souci d’évitement de la vacance généralisée, puis un gouvernement de technocrates, où figure l’intelligentsia de la société civile, une loi électorale juste et équitable, des élections législatives et une réforme judiciaire réfléchie.
Tout en étant pour le dialogue entre forces libres, je ne vois pas tellement l’intérêt d’une table de dialogue où la revendication de la foule n’est pas à l’ordre du jour. Ce n’est pas avec les remèdes éculés que nous trouverons la solution, mais dans la consultation du peuple, et dans des programmes électoraux dignes de ce nom. Parler de solution autour d’une table où certains intervenants sont justement accusés par le peuple libanais d’être à l’origine de tous ses maux, est-ce bien raisonnable ? Le dialogue politicien est devenu un prêche dans le désert, qui peut encore y croire ? Le Libanais est un mammifère habitué au tremblement de terre, il se fige avant la tempête, il jauge les secousses qui précèdent le tremblement, il sait d’instinct que ça ira crescendo, et voit dans les yeux si pleins d’inquiétudes du Premier ministre l’étendue et la difficulté de cette période de notre histoire, qui est la convergence dangereuse d’une crise régionale sans précédent, d’un accord iranien en tout point historique et de la résultante de quarante années de guerre, puis d’occupations, de laxisme, de clientélisme et de partage mafieux des ressources de notre pays.
J’ai passé ma vie à lutter contre la nomenclature qui gérait mon pays, et je n’ai eu l’ambition que d’être à la hauteur de mes principes et de mon éducation. J’ai aujourd’hui l’âge de dire les choses crûment et dans leur vérité nue. Notre pays qui est déjà loin, très loin de ce qu’il était et de ce qu’il aurait pu être, ne survivra pas encore longtemps si nous n’acceptons pas la réalité et procédons rapidement à des réformes politiques et sociales et à une décentralisation poussée de ce territoire qui était le Liban. Le sujet est sérieux et vaste, mais il est encore possible, sans quoi le train en marche des changements régionaux et de la démographie finira par saper dans un avenir proche le rôle résiduel des Libanais et modifiera leur identité, leur raison d’être et leur mission.
Pour cela, l’union sacrée de tous les Libanais autour d’un projet unifié d’un État laïc, où l’intelligentsia de la société civile jouera un rôle prépondérant, me paraît comme une planche de salut.
Aujourd’hui, j’appelle la foule de ces jeunes manifestants à encadrer leurs demandes et à œuvrer pour la sauvegarde des derniers rayons de la liberté dans cette région chaotique, et qui annonce l’affaiblissement, et si je puis dire l’estocade portée au rôle des chrétiens et des musulmans éclairés, rôle que nul ne doit limiter au pays des Cèdres, mais à toute la région qui nous entoure.
Aujourd’hui, j’espère que ces quelques mots que j’avance vont toucher en même temps la conscience des dirigeants libanais ainsi que la foule des contestataires et les mettre devant leur rôle éminemment historique.

Samir ABILLAMA
Ancien bâtonnier

المصدر: L’orient le jour 14-9-2015