DR JOSEPH KREIKER
Membre du conseil exécutif de la Ligue maronite

Les nations ne sont pas éternelles. Elles ont commencé, elles finiront…
Ernest Renan

Je rêve d’une société où les hommes sont affranchis de leur race, leur langue, leur religion ; des hommes qui vivent leur diversité, leur pluralisme, leur culte dans le respect partagé et dans l’harmonie. Je rêve d’un monde qui place l’homme au centre de ses préoccupations et Dieu au cœur de ses croyances intimes respectueuses des autres. Je rêve d’une oligarchie de penseurs qui professent une politique du droit des nations et non une politique des communautés. Quelle déception d’observer que le monde va ailleurs, loin de nos ambitions de jeunesse devenues illusions et vapeurs. Un communautarisme débridé s’impose de plus en plus comme une fatalité inexorable. Rappelons-nous qu’à l’origine une nation est un peuple uni autour d’une identité géographique, historique, culturelle, linguistique et religieuse, renvoyant à des valeurs et à un sentiment d’appartenance nationale commune. Actuellement, ce concept outrepasse la logique ethnique ou raciale pour acquérir un statut juridique et constituer principalement un édifice politique garant de la souveraineté, de la cohésion sociale et du respect de l’autorité de l’État.
On assiste impuissant à une vaste fissure qui sépare les hommes et les scinde de plus en plus en races, communautés religieuses, confessionnelles, culturelles, etc. Une dislocation sociale porteuse de grands risques de guerres d’extermination. Des pays de race pure, ça existe ? Peut-être oui mais ce sont des raretés. L’écrasante majorité des États est bariolée et le concept du « vivre ensemble » est chaque jour un peu plus ébranlé partout sur notre mappemonde. La définition des nations est complexe et le panorama des États est si divers ; en effet certaines nations sont plurilingues comme la Suisse, multireligieuses comme l’Allemagne et beaucoup d’autres pays, dépourvues de territoire propre comme les Kurdes qui sont répartis sur quatre États, la Turquie, la Syrie, l’Iran et l’Irak, noyées dans de vastes États comme les Corses, Écossais, Basques, Catalans, Québécois, Flamands ; ou bien encore expulsées de leur terre comme les Palestiniens. Israéliens et Palestiniens, deux nations qui revendiquent le même territoire ; un siècle de guerres sans issue ; quel vivre ensemble peut-on envisager pour ces deux peuples ?
Une Europe des nations menacée par le flux migratoire des réfugiés, meurtrie et déboussolée par les cruels attentats terroristes des islamistes. Sauver le vivre ensemble avec l’islam d’Europe risque de devenir probablement un enjeu majeur. Je salue la grande prévoyance des autorités européennes qui font tout pour éviter l’amalgame entre l’islam radical et les musulmans modérés.
Au Liban, les guerres et les conflits nous ont appris à nous méfier de l’avenir ; le concept du « vivre ensemble » n’a pas toujours été une sinécure au Liban ; la diversité et le pluralisme, deux idées malmenées, contaminées, manipulées et détournées au profit du communautarisme. Mal comprises, ces deux idées auraient des conséquences ravageuses. Une diversité jalonnée par des conflits meurtriers alternant avec de très courtes périodes d’accalmie ; un pluralisme évoluant dans un milieu environnant hostile, peu propice à l’acceptation de l’autre, assailli par l’expansion des espaces identitaires confessionnels. Une trajectoire consacrant l’absence d’État souverain et l’explosion des liens fondateurs d’une conscience d’appartenance nationale commune. De 1860 à ce jour, les guerres intracommunautaires et intercommunautaires n’ont jamais cessé dans notre pays. Cependant je rêve de garder ouverte une lucarne d’optimisme sur l’avenir en rejoignant le concept d’Ernest Renan qui, dans sa célèbre conférence de 1882, intitulée « Qu’est-ce qu’une nation ? »,
pose comme critères de l’appartenance nationale « le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Une nation c’est une âme, un principe spirituel, émanant d’un héritage de souvenirs, de souffrances et de deuils communs. Dans le passé, un legs de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir, une même volonté de continuer à vivre ensemble. Les deuils valent mieux que les triomphes ; ils imposent des devoirs et commandent l’effort en commun. Une nation est donc une grande solidarité, un plébiscite de tous les jours et une conscience morale. Notre farouche attachement au concept du « vivre ensemble » nous a coûté cher, à tous, en vies humaines, en malheurs, en deuils, en tourments. Malgré ce lourd passé, il est temps de s’inspirer d’Ernest Renan qui affirme que « la nation est bâtie sur l’oubli et l’occultation volontaire », une manière de fonder la mémoire nationale.

L’orient le jour
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2/4/2016